Québec : mode d'emploi

Québec : mode d'emploi

Le Québec, vu, analysé et expliqué avec humour par une Franco-Québécoise de souche. S'invitent parfois coups de coeur, coups de gueule et chroniques, ayant ou non rapport avec la Belle Province. Bienvenue et bonne lecture !

Parler anglais au Québec, qu'est-ce que ça veut dire ?

Parler anglais au Québec (crédit photo : nydailynews.com)

Parler anglais au Québec (crédit photo : nydailynews.com)

Un jour, dans l'un des emplois que j'ai occupés au Québec, un collègue m'a dit que lui et sa femme pensaient à quitter Montréal pour aller s'installer à Toronto. Ma première remarque fut, bien entendu : Super cool, au fait parles-tu anglais ? (Car on parle anglais à Toronto.) « Oui, je me débrouille bien », m'a-t-il répondu. Très bien alors. Go for it comme on dit ici et probablement dans tout pays anglophone du globe. En d'autres termes : Vas-y, lance-toi !

 

Le jour même, ou peut-être le lendemain, j’entends une « discussion » entre ce collègue (enseignant) et une maman-anglophone-bien-de-l'ouest-de-Montréal-c'est-à-dire-ne-parlant-pas-un-mot-de-français (ou presque). Elle venait de lui poser une question... en anglais, donc, à savoir quel cahier son fils devait apporter le lendemain, pour tel cours ou je ne sais plus trop. Et mon collègue, qui se débrouille bien en anglais, lui a répondu, non pas « he needs the green exercise book », encore moins « well, Brian should bring his green exercise book », non, il lui a dit, en prenant un cahier dans les mains, et visiblement sans gêne ou quoi que ce soit d'approchant : « Euhhhh... Green ! », en brandissant tranquillement le cahier devant la maman, tout cela le plus normalement du monde. D’ailleurs, sa réponse sonnait plutôt « grine » que « green ».

 

Mon for intérieur s’est marré comme un con mais moi, j’ai tenu. Il a pourtant un rire particulièrement contagieux mais, comme à chaque fois que je ne veux pas rire, que je ne dois pas rire, j’ai pensé à Jean-Pierre Raffarin. Ça marche  toujours, vous essaierez. Bien plus que d’imaginer ses interlocuteurs tout nus au moment de faire un discours que l’on se croit incapable de tenir sans perdre ses moyens. Ça, ça ne marche pas.

 

Je me retenais de rire, donc, mais pas d’imaginer ce collègue qui se débrouille bien en anglais occupé à régler des formalités administratives à Toronto, discuter du deuxième trimestre de sa fille avec son nouveau prof de maths anglophone, etc. Bref, je m’amusais dans ma tête…

 

Loin de moi l'idée de vouloir me la péter par rapport à mon anglais : je ne suis pas bilingue. Certes je sais me débrouiller et si je me perds à Washington (cela dit je préfèrerais Los Angeles), je n'aurais pas de problèmes à expliquer ma mésaventure aux policiers et me faire raccompagner à mon hôtel, mais je ne suis pas bilingue. En revanche, je sais reconnaître quelqu'un qui l'est, ou quelqu'un qui se débrouille bien. Et mon collègue... non seulement il ne se débrouillait pas bien, mais il ne se débrouillait pas tout court... Et il semblerait que pas mal de Français considèrent qu'ils se débrouillent bien en anglais, alors que ce n'est pas forcément le cas...

 

Il faut savoir qu'il y a une énorme différence entre parler anglais en France et parler anglais en Amérique du Nord. Certains deviennent de véritables héros, sur les plateaux de télé français, lorsqu’ils sont capables de baragouiner une question dans la langue de Brad Pitt à un autre invité totalement anglophone ! On est surpris, on rit… et on applaudit… !

 

Lorsqu'un employeur québécois mentionne dans son offre d'emploi que le candidat recherché doit maîtriser l'anglais parlé et écrit, c'est qu'il doit maîtriser l'anglais parlé et écrit. Il doit comprendre, tout ce qu’on lui dit, tout de suite, et tout seul ; il doit enchaîner, ne pas chercher ses mots et encore moins les mâcher. Il doit parler anglais.

 

Donc si l'on désire travailler au Québec, avant de mettre sur son cv que l'on est bilingue ou que l'on « se débrouille bien », il faut s'asseoir cinq minutes et réfléchir…

 

Oui je suis capable de dire « bonjour », « merci », « salle de bain » et les jours de la semaine sauf mercredi en anglais, mais suis-je capable de comprendre un patient anglophone qui m'explique qu'il ne sent plus ses orteils depuis une vingtaine de minutes ?

 

Suis-je en mesure de comprendre cette vieille dame qui me demande, en anglais et sans forcément faire l'effort d'articuler, s'il y a du gluten dans le dessert du jour? 

 

Suis-je capable de suivre une conversation dans la langue de Julia Roberts, une conversation dont le débit de parole est tout de même plus rapide et naturel que ce à quoi m'a habitué Madame Lepic durant mes cours d'anglais en troisième ?

 

Il y a une grande différence entre comprendre des questions de base comme « Quelle heure est-il ? » ; « Où sont les toilettes ? » ; « Quel est ton nom ? » et être en mesure de converser en anglais avec un anglophone de souche qui parle vite et s'attend à être compris immédiatement. Une grande différence. Lorsque l'on vit en France on ne s'en rend pas forcément compte, mais je peux vous assurer qu'une fois ici, on comprend toute la dimension du mot « bilingue »...

 

Enfin, vais-je être capable de me lancer en anglais, sans gêne, sans retenue, sans garder mon accent français parce que je me sens con-con (ou co-conne) de prendre un accent anglais relativement normal ?

 

Pour une raison que je ne m'explique pas, en tant que Français, l'on a bien souvent honte de parler anglais... Et lorsque l’on se lance enfin, on ne fait aucun effort de prononciation, un peu comme si on se sentait gêné de s'appliquer... On parle donc anglais… avec un accent français. Volontairement français.

 

Cessons donc d'être complexés avec l'anglais ! Les Québécois - pas tous mais beaucoup, ceux des grandes villes, surtout -, parlent anglais comme français, passent d'une langue à l'autre sans aucune gêne, avec un accent tantôt excellent, tantôt moins émoustillant, certes, mais parlent anglais ! Ne sont pas tenus par la honte ou l’orgueil !  Rien de plus normal, ici, de plus nécessaire, aussi, que de parler anglais. Alors on se lance !

 

Au début, j'étais moi aussi, comme beaucoup de Français, particulièrement gênée de m’exprimer dans la langue de Georges Clooney. Mais lorsque je me suis retrouvée, pendant presque un an, avec une collègue de travail qui ne parlait que le chinois et l'anglais, inutile de préciser que j'ai dû me jeter à l'eau... (En anglais, bien entendu, car en chinois, mes connaissances se limitent à « Ni hao », qui veut dire bonjour.) Et je tiens à préciser deux choses : premièrement on progresse très vite, et deuxièmement, quand on est capable d'avoir une discussion en anglais, on est particulièrement fier de soi !

 

Allez, je vous donne un petit exercice de prononciation : à partir de maintenant, lorsque vous évoquerez les prouesses du héros en costume rouge qui se déplace comme une araignée, vous ne direz plus [spideurmanne] mais  [spaïdeuwmen]. La bonne prononciation, quoi !

 

Et j’ai aussi une petite faveur à vous demander… S’il vous plaît, cessez de dire Patrick « Svèze » ! Tout le monde se moque de nous, ici ! Et je n’en peux plus de prendre votre défense ! Faisons honneur à feu le héros de Ghost  en prononçant enfin son nom correctement : [sweillezi]. Oui, c’est ainsi qu’il se prononce. Et rendons-lui hommage en l’orthographiant correctement, pour finir : Swayze.

 

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