Québec : mode d'emploi

Québec : mode d'emploi

Le Québec, vu, analysé et expliqué avec humour par une Franco-Québécoise de souche. S'invitent parfois coups de coeur, coups de gueule et chroniques, ayant ou non rapport avec la Belle Province. Bienvenue et bonne lecture !

Les Indiens ne mangent pas de pâté chinois mais moi oui

Les Indiens ne mangent pas de pâté chinois mais moi oui

(Dix ans ce mois-ci que je suis revenue vivre au Québec. Petite autobiographie pour souligner ça, non exhaustive évidemment et heureusement.)

En arrivant à Marseille nous ne connaissions personne, l’accent était différent, et j’avais beau chercher, je ne trouvais Passe-Partout sur aucun poste de télé. Passe-Partout ne passait plus nulle part et le matin je partais à l’école sans boîte à lunch, même si je mangeais à l’école ; en France les enfants mangent à la cantine scolaire, des repas servis par des cantinières.

Il n’y avait jamais de pâté chinois sur leurs chariots, ni de Jell-O, et comme le mot « tournedos » revenait souvent sur le menu affiché à l’entrée de l’école, ma mère avait demandé à la réunion de parents de quoi il s’agissait. C’est cette journée-là que nous apprîmes qu’à Marseille, du tournedos c’est du steak haché, et que de demander lors d’une réunion de parents d’élèves ce qu’est du tournedos est aussi aberrant que de demander lors d’une réunion d’alcooliques anonymes ce qu’est de l’alcool.

Je parlais bizarrement et on me le faisait remarquer, surtout mes camarades de classe : on ne disait pas « faire par exiprès » mais « faire exprès » ; on ne disait pas « ayoye », ni « ouch », mais juste « aïe » ; on mettait des « pulls » et des « chaussures », et non des « chandails » et des « souliers ». Ma mère était quant à elle un peu emmerdée car elle ne trouvait pas de soie dentaire, et elle dû remplacer les bagels par du pain complet.

(crédit photo : www.thebrightersideyyc.com)

(crédit photo : www.thebrightersideyyc.com)

Un jour, alors que j’eus l’audace de parler à une copine pendant la classe, l’enseignant m’interpella en me disant d’arrêter de bavarder, sans quoi « il me renverrait au Canada ». J’aurais pu lui répondre : « Va chier mon ostie ! Pis profite-en pour raser ta moustache ! Ta grosse moustache de mononc’ pas prop’ ! »… Ç’aurait été amusant car premièrement il n’aurait rien compris ; deuxièmement, de telles grossièretés qui sortent de la bouche d’une jolie petite blonde de six ans, ça fait sursauter sur le coup, mais c’est surtout très, très drôle. Enfin moi je trouve.

Non c’est plutôt lui, qui a fait rire toute la classe. Et moi je me la suis fermée, car j’étais obéissante et bien élevée. Très timide surtout. Il ne m’a donc pas renvoyée au Canada et je n’ai été le centre de l’attention qu’une dizaine de secondes ; ouf.

Je suis donc restée dans ce drôle de pays où on ne mettait pas des « tuques » mais des « bonnets », même si l’hiver, à Marseille, ça oscille entre dix et quinze degrés. Ce fut exigeant mais nous réussîmes à combler le vide laissé par la soie dentaire et le pâté chinois ; après tout il y avait plein de trucs très chouettes dans ce nouvel endroit, comme le sirop de grenadine, la plage, les churros, et je ne voyais pas l’intérêt de me raccrocher à tout prix au passé, sinon pour souffrir. Mais puisque la souffrance n’est intéressante que lorsque vient le temps de créer, je n’y tenais pas plus que ça, ne me considérant pas encore comme une artiste à l’époque où je pensais que les bébés sortaient par l’anus.

(crédit photo : www.loftduvieuxport.com)

(crédit photo : www.loftduvieuxport.com)

On me parlait tout le temps d’« Indiens »… D’«igloos »… De « caribous »… Et je finis par comprendre. En fait, deux pays portaient le même nom. Tout comme il y avait deux Caroline dans ma classe, il y avait deux Canada sur la Terre.

Pour différencier les deux Caroline, le prof ajoutait la première lettre de leur nom de famille à leur prénom. Il y avait donc Caroline B. et Caroline T. Je trouvais l’idée cool et la lui piquai, mais en remplaçant les lettres par des chiffres. Je distinguais donc désormais le Canada 1 du Canada 2. Le Canada 1, c’était le mien ; le Canada 2, le leur.

Bien sûr j’aurais trouvé génial que tous ces Français, petits et grands, aient visité le même Canada que celui où j’ai vécu jusqu’à l’âge de six ans – nous aurions pu comparer nos expériences, nos impressions… –, mais c’est le Canada 2 qu’ils connaissaient manifestement tous.

(crédit photo : www.cardozohirsch.com)

(crédit photo : www.cardozohirsch.com)

L’éternelle et immuable description que l’on m’en faisait ne me donnait pas beaucoup envie d’aller y passer mes vacances d’été ; apparemment il n’y avait que des Indiens, des Esquimaux et des bûcherons, qui vivaient dans des igloos ou des cabanes en bois, et il faisait tout le temps moins cinquante degrés. On risquait aussi de se faire bouffer par un ours ou une meute de loups, alors bof...

Non j’aimais mieux le Canada 1, celui de ma tendre enfance et de mon père, mais je ne voulais pas les vexer alors… je ne le vantais pas trop. Ils avaient tous tellement l’air de tenir au Canada 2… Pourquoi les contrarier ?

Les crèmes glacées du Bilboquet ; la piscine creusée de mon oncle, au bord de la rivière ; les pique-niques au Parc du Cap-Saint-Jacques ; les piqûres de maringouins ; les cocomb pis les tomates du jardin à mon grand-père ; l’effervescence de la Plaza St-Hubert… je gardai tout ça pour moi.

Ainsi pendant quatorze ans la tire d’érable ne succéda plus à l’hiver blanc ; l’hiver blanc ne succéda plus aux arbres rouges, jaunes et orange ; et les arbres rouges, jaunes et orange ne succédèrent plus à la petite piscine en plastique bleu dans la cour arrière de mes grands-parents, rue Saint-André.

Les Indiens ne mangent pas de pâté chinois mais moi oui

En revenant vivre au Québec, à l’âge de 20 ans, je ne connaissais personne – hormis ma "famille" paternelle – ; l’accent était différent ; et j’avais beau chercher, je ne me rappelais plus la célèbre chanson de cette émission pour enfants que j’avais tant aimée.

J’essayais de renouer le lien avec ce peuple qui m’avait entendue prononcer mes premiers « ayoye », vue couper mes premiers cheveux de poupées Barbie, et qui se moquait désormais gentiment de moi car j’ignorais ce qu’est un sous-marin, encore plus un sous-marin all dressed ; car je trouvais les tempos et les écureuils du Mont-Royal exotiques ; car je m’étonnais de ne pas trouver de Marlboro au dépanneur, car plein d’autres choses.

Je me sentais comme une immigrée française ; la seule différence c’est que je n’avais eu à me taper aucune démarche administrative pour être acceptée en sol québécois.

J’avais été une enfant du pays ; j’étais à présent une Maudite Française, mais avec une carte de citoyenneté canadienne qui avait le même âge que moi.

J’étais partie avec l’accent québécois ; je revenais avec un accent du sud de la France. Un accent belge, selon certains commerçants… À vrai dire je me sentais autant Québécoise que Belge, lors de ce grand retour à Montréal.

C’était il y a déjà dix ans et aujourd’hui, j’ai beau chauffer automatique et avoir recours aux mots d’églises plus qu’à tout autre mot lorsque vient le temps de me mettre en colère, il y aura toujours quelqu’un pour me rappeler que j’ai l’accent français, ou belge, et qu’ici au Québec, le pourboire n’est pas inclus, avant même que j’aie eu le temps de poser mes yeux sur la facture.

(crédit photo : reikiland.centerblog.net)

(crédit photo : reikiland.centerblog.net)

J’ai réalisé récemment que je ne me sens, et ne me sentirai plus jamais totalement chez moi ni en France, ni au Québec. J’ai trop vécu en France pour me sentir chez moi au Québec, et j’aime trop de choses au Québec pour me sentir à nouveau chez moi en France. Il y a tout de même un endroit où je me sens, je crois, vraiment chez moi… Je veux dire à part ma maison… Et c’est chez ma mère. Même si ce n’est pas là que j’ai grandi. Même si ce n’est pas à Montréal. Pas à Marseille. Mon chez moi – mes racines –, c’est ma mère. Pourvu qu’elle ne déménage jamais dans le Nevada, en Mongolie, ou au Canada 2.

C’est un peu tout ça, la double nationalité franco-québécoise. Une chance, une bonne façon de se compliquer l’existence, et un devoir qui nous colle à la peau même si certaines fois on voudrait s’en défaire. Car même si je sais que les préjugés et les cons existeront toujours, toujours je continuerai à défendre ceux de l’autre bord de l’Atlantique, que je sois ici ou là-bas.

Toujours je continuerai à défendre les Maudits Français qui chialent tout le temps et qui puent la transpi et/ou le fromage, car je suis Française. Et toujours je continuerai à défendre les Québécois qui parlent trop bizarrement ; tabernacle ; caribous ; car je suis Québécoise. Une petite question subsistera néanmoins éternellement… Mon prof de l'époque, m’aurait-il renvoyée dans le bon Canada… ? I don’t think so… Je profite d'ailleurs de ce support pour lui passer un message, avec 24 ans de retard : Va chier mon ostie ! Pis profite-en pour raser ta moustache ! Ta grosse moustache de mononc’ pas prop’ !

Passe-Montagne aime les papillons. Les souliers neufs et les beaux vestons. Passe-Carreau culbute, saute et tourne en rond. Où est Passe-partout ? Le nez dedans… son baluchon. Passent vite vite Cannelle et Pruneau. Avec le zèbre on court au galop. Quand on chante on chante comme des oiseaux. Où sont mes amis ? Ils sont ici, ils sont ici… Ils sont ici.

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Pat 10/07/2015 18:30

pas trop dur à 6 ans ?
ça m'a toujours amusé de voir qu'autant de gens restent bloqués sur le Canada 2 ^^
C'est trop court ton texte, on veut en savoir plus :)

franco-québécoise 11/07/2015 21:27

Oui, ce fut dur. Dans 10 ans je referai peut-être un autre texte du genre. J'espère que tu suivras toujours ce blog en 2025 ;-)

Lolo 09/07/2015 07:33

super cet article, on te connais vraiment mieux maintenant, moi je croyais que tu étais née en France ... très intéressant ton ressenti, on ne s'imagine pas quand on n'est pas dans cette situation, et tu sais si bien écrire les choses que c'est toujours un plaisir de te lire ...
bizzz et belle journée !!

Fanco-québécoise 09/07/2015 16:17

Merci pour ton commentaire, ça me va droit au cœur ! Ma vie est un peu compliquée ; je suis née à Strasbourg et suis partie pour le Québec à l'âge de trois mois.

Bonne journée à toi aussi ;-)

Jess 08/07/2015 12:40

Super article, drôle et aussi émouvant ! C est très étrange de voir aussi l autre côté de la médaille : ton arrivée en France en tant que petite quebequoise!
A noter que tu aurais pu écrire cet article un peu plus tôt... Avant mon arrivée par exemple ? car moi j étais persuadée que j allais vivre dans un igloo avec un ami indien un ami ours et une hache. Et pis c est tout. C'eut été instructif de savoir avant de venir que non, certains ours n aiment pas dormir dans un igloo.

franco-québécoise 09/07/2015 04:47

C'est vrai ! Mais je trouve que ça t'irait bien, la hache. Tu serais super mignonne comme bucheronne.