Québec : mode d'emploi

Québec : mode d'emploi

Le Québec, vu, analysé et expliqué avec humour par une Franco-Québécoise de souche. S'invitent parfois coups de coeur, coups de gueule et chroniques, ayant ou non rapport avec la Belle Province. Bienvenue et bonne lecture !

Agaguk, d'Yves Thériault

Agaguk, d'Yves Thériault

Agaguk, d'Yves Thériault

Je reviens d'un long et beau voyage, dans le nord-est du Canada, un voyage que j'ai adoré, un voyage qui m'a marquée, un voyage que je retardais depuis trop d'années : un bouquin qui se déroule chez les Esquimaux ? Je vais m'emmerder royalement, me disais-je.

Quelle n.o.u.i.l.l.e !

Agaguk est un livre magnifique et palpitant, ce genre de livres qu'on ne peut s'empêcher d'ouvrir, même si le verbe lire n'est inscrit qu'au verso de la deuxième page de notre liste de priorités.

Nous sommes chez les Inuit, dans les années 1940, et Yves Thériault nous raconte l'histoire d'Agaguk, un jeune Inuk qui a décidé d'écouter son cœur plutôt que les lois et coutumes de sa tribu, son cœur lui ayant soufflé de partir loin des siens, partir loin des règles, partir loin de son père, chef du village, partir loin de tous ces hommes qui auraient eu maintes relations sexuelles avec sa femme, Iriook, puisque chez les Inuit, on échange sa femme régulièrement...

Agaguk quitte donc son petit village très tôt, à 18 ans, avec Iriook, ses chiens et le strict nécessaire pour survivre dans la toundra. Survivre, oui, mais aussi vivre, tout simplement, car malgré les obstacles qu'il rencontre, le jeune couple semble heureux. Mâcher de la peau de caribou à longueur de journées deviendrait presque chouette tant on sent Iriook épanouie. Oui, le mâchage des peaux animales, fruit de la chasse de l'homme, est une tâche réservée aux femmes, une longue et usante besogne qui fait tranquillement disparaitre les dents de ces maroquinières d'un autre monde, une longue et usante besogne indispensable à la survie, puisqu'elle permet d'assouplir les peaux, ces futurs et uniques vêtements Inuit.

crédit image : http://agoras.typepad.fr

crédit image : http://agoras.typepad.fr

Agaguk est un bon gars, Agaguk a un grand cœur, mais Agaguk est très impulsif. Très colérique. Très et trop fier. Tout cela mis ensemble fait que lorsqu'on le prend pour un idiot, le jeune homme s'énerve. Jusqu'à tuer. Bon ce n'est pas non plus un serial killer, puisqu'il ne prend qu'une seule vie, mais ce geste meurtrier, qu'il pose dans les tout premiers chapitres, marque le début de deux histoires parallèles : l'enquête policière et la petite vie tantôt tranquille tantôt mouvementée d'Agaguk et Iriook, vivant à deux jours de marche de leur village d'origine.

Agaguk, c'est aussi une petite initiation à la langue des Inuit, puisque chacun des 49 chapitres est titré en inuktitut et en français. Voici quelques termes que je trouve aussi agréables à prononcer qu'à entendre :

- okiok : l'hiver

- sivudlipa : le héros

- k'aumayok : la lumière

- nariaktitautik : le chien de chasse

- klaklounikpratik : la clé usb

- umayok : revivre

crédit image : http://ivujivik.uniterre.com/

crédit image : http://ivujivik.uniterre.com/

Iriook aussi, est différente de la tribu où elle a grandi. Plus confiante, plus sensible que les femmes auprès desquelles elle a appris la vie, la jeune femme prend de l'assurance au fil des pages, rendant ainsi son homme et son couple meilleurs et les lectrices particulièrement fières. Tout en mâchant des intestins de loup bien séchés, pour les ourlets et les coutures des vêtements d'hiver, elle écoute, captivée, le récit de son époux...

Iriook avait du rêve dans les yeux.
- C'est beau un arbre ?
Agaguk haussa les épaules.
- Quand il y a trop d'arbres, on ne voit plus le gibier. Ils appellent ça la forêt. Je chasserais mal en cet endroit. Je m'y perdrais aussi.
- Il y a beaucoup d'arbres dans une forêt ?
- Pendant quatre heures nous avons volé par-dessus. Il n'y avait que des arbres.
- Il y en a beaucoup, conclut calmement Iriook.

Agaguk, Yves Thériault

crédit image : Philippe Vogel / ONF

crédit image : Philippe Vogel / ONF

Agaguk.

"Gaga du cul".

Du cul d'Iriook, uniquement.

Cet hybride, mi-cousin éloigné de l'anagramme, mi-jeu de mots boiteux, est une façon originale de dire que la sexualité est assez présente dans le livre. Et ce n'est pas toujours tendre... Encore une fois Agaguk est, par moments, impulsif et violent.

De la sexualité, de la tendresse, de la violence, de l'amour, des défis, de la fidélité (peu courante dans cette culture), des bêtes sauvages, des conflits, du blizzard, des victoires, voilà ce à quoi se frottent Agaguk et Iriook depuis leur igloo ou leur hutte (tout dépend de la saison), pendant qu'au village, l'enquête, menée par des flics Blancs et rusés, progresse...

- Ne ris pas, lui dit Scott. Tu connais la puissance de nos magies. Tu es venu à la ville. Tu as vu les chariots qui se déplacent tout seuls, sans chiens pour les tirer... Tu as vu les grands oiseaux... Des centaines de grands oiseaux qui volent dans les airs. Et tant d'autres choses... Nous sommes de bien puissants magiciens... Il est facile pour nous de savoir si un homme a été enterré dans la toundra...

Agaguk, Yves Thériault

Attention : certaines scènes d'Agaguk sont très dures. À ne pas offrir à son neveu de 11 ans, donc. Je le recommande par contre vivement aux grandes personnes ; il s'agit d'une histoire magnifique, et très bien écrite. À noter qu'aujourd'hui, les Inuit se déplacent en moto neige et portent des vêtements modernes.

Il s'agissait de mon premier, mais certainement pas de mon dernier Yves Thériault.

- Regarde, disait-il en lui montrant le poêle et la lampe, tu n'auras jamais froid, et toujours tu y verras clair pour les travaux de la Grande Nuit.

Agaguk, Yves Thériault

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Lolo 23/07/2015 09:09

je me demande s'il n'y a pas eu un film, ça me dit quelque-chose, mais je confonds peut-être ... en tout cas ça donne envie !!
bizzz et belle journée !

Franco-québécoise 23/07/2015 16:10

Affirmatif ! Il y a eu un film, sorti il y a une vingtaine d'années, mais je ne l'ai pas vu... Oui, il faut lire Agaguk absolument ! Vraiment une belle histoire dont il est difficile de décrocher. Bonne journée à toi :-)